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dimanche, août 14, 2022

Avortement, une problématique débattue en demi-finale de la 1ère édition du tournoi de débat Karl Popper à la FDSE

Avortement, une problématique débattue en demi-finale de la 1ère édition du tournoi de débat Karl Popper à la FDSE

Ce tournoi qui est une grande première au sein de la Faculté de Droit et des Sciences Économiques (FDSE) de l’Université d’État d’Haïti (UEH) est lancé par la CPE (Cellule de Plaidoirie et d’Éloquence) le 23 mai 2022. La compétition se déroule sur le thème des droits humains. La CPE est créée sous l’initiative de sept (7) étudiant(e)s de la quatrième année des deux disciplines enseignées à ladite faculté. Leur objectif en lançant ce tournoi, proclame l’une des responsables, est de « promouvoir l’esprit du débat au sein de la faculté ».

Le débat Karl Popper est initié en Haïti par la FOKAL en 1996 à travers une initiative dénommée Programme Initiative Jeunes-PIJ (1). Ledit programme a implanté des clubs de débat, progressivement, un peu partout dans le pays. L’idée était d’initier les jeunes au débat afin de susciter chez eux l’esprit critique et la tolérance. Le programme est passé de présentation, beaucoup de jeunes qui sont maintenant à l’Université d’État d’Haïti l’expérimentaient et tentent encore de partager cette expérience avec d’autres. C’est en ce sens que la CPE de la FDSE a lancé un tournoi de débat dans l’enceinte de la faculté, il y a de cela trois mois, qui joue  maintenant ses demi-finales. D’un match de débat sur l’avortement, l’enjeu de débattre de l’avortement dans la société haïtienne elle-même s’impose.

Le débat comme activité intellectuelle pour une société démocratique

Le sujet du match était “La dépénalisation de l’avortement en Haïti”. Les équipes étaient toutes deux en deuxième année de sciences économiques, de vacation différente (AM/PM), constituée chacune de trois débatteurs. Pour deuxième année PM le sujet du débat était qu’on devrait « rendre légal » l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) en Haïti. Son argumentaire se basait sur le fait que cette mesure réduirait la pauvreté tout en protégeant la vie des femmes. En effet, avancent les débatteurs, le fait que des femmes n’y ont pas accès, en toute légalité, cause des grossesses prématurées qui générèrent d’autres problèmes comme la délinquance juvénile. De plus, il existe des cas où des raisons sanitaires peuvent nécessiter cela aussi, comme dans le cas d’une malformation. De même pour les cas de viol. L’équipe négative (deuxième année sciences économiques AM) pour sa part a pris le contre-pied de ce cas en soutenant que par dépénalisation il faut entendre de préférence « enlever une peine ». Et que l’IVG sous-entend que des femmes ont « volontairement » mis fin à une vie, un être humain en devenir. Ce qui est pour eux un « crime » résultant d’une « fausse liberté pour les femmes », qui, à long terme, réduira la population du globe.

En dépit des efforts qu’a déployés l’équipe négative, l’équipe affirmative a fini par remporter la demi-finale. Interrogé, l’un des membre du jury, Givelt Vilméus, ancien débatteur du programme PIJ n’a pas dissimulé son insatisfaction quant à la performance des deux équipes. Toutefois, dit-il, cet exercice prouve qu’« on peut construire une société dans laquelle chacun a sa propre idée, mais qu’on se tolère mutuellement par rapport à ce qu’on a comme idée et principe (…) ». On devrait poursuivre dans cette même direction parce qu’à son avis construire une société basée sur la tolérance, dans laquelle les gens réfléchissent va de pair avec le fait que « des gens ont la capacité de réfuter les affirmations des autres personnes ». Le mot n’a pas été prononcé, mais à bien suivre le raisonnement on se rend compte que le juge n’a pas voulu dire autre chose que le fait que pour construire une société vraiment démocratique on devrait nécessairement miser sur des activités qui invitent les jeunes, les gens, à discuter, à réfléchir, dans un esprit de fair-play, de tolérance, de sujets qui les concernent tous et toutes.

Le débat dans le débat : par delà le tournoi

Si la mise en contexte a pu échapper aux deux équipes (l’affirmative notamment), le sujet est un débat de société d’actualité, surtout par la décision de la cour suprême des États-Unis, le mois de juin dernier, qui vient d’interdire l’avortement dans le pays après plus de cinquante (50) ans que ce droit ait été conquis (2). Les joueurs, organisateurs, ou membres du jury ont aussi leurs opinions personnelles sur la question.

Interviewés après le match, deux joueurs d’équipes différentes (Kesly L. Dade, de l’équipe affirmative; Jeannot Borgella, capitaine de l’équipe négative) ont fait des confidences quant à leur position personnelle. Ils se disent tous les deux contre la dépénalisation, mais cela ne peut pas les empêcher de jouer n’importe quelle position dans un match. Ceci est une preuve que l’activité du débat, ainsi conçue, suscite la capacité de raisonner au delà des idées toutes faites et permet de peser le pour et le contre. Le juge mentionné précédemment n’a pas hésité non plus à voter en faveur de l’équipe affirmative alors qu’il est personnellement contre l’avortement. Tout simplement, nous confie-t-il, « parce que l’équipe affirmative a mieux défendu sa position ».

Kerbie Jean Lys, parlant en son nom propre – et elle a pris le soin de nuancer que ses propos ne réflètent pas la position de la CPE – trouve que dépénaliser l’avortement n’est que rendre aux femmes un droit qu’elles devraient avoir sur leur propre corps. Revendiquant une position féministe, la coordinatrice en quatrième année de science juridique a pris le soin d’initier toute une réflexion spontanément sur le sujet du débat. Elle s’est livrée à tout un questionnement personnel, se mettant à la place de toute autre femme. Elle souligne le fait que le sujet est complexe et a ses implications tant psychologique, biologique, qu’économique : « suis-je prête là-maintenant à enfanter ? Suis-je prête à donner naissance à un enfant et en prendre soin correctement ? Et dans le cas où son père décède, pourrai-je en répondre toute seule économiquement ? (…) Puis-je garder un enfant alors que j’ai été victime d’un viol ? Est-ce que cet enfant ne sera pas une victime, lui aussi, en raison du fait qu’à chaque fois que j’aurai à poser mon regard sur lui que je saurai qu’il est le fruit d’un viol ? Empêcher les femmes de recourir à l’IVG n’est-ce pas mettre leur vie en danger en raison des grossesses ectopiques ? ».

En guise de conclusion, du tournoi au débat de société, la CPE ambitionne d’offrir à la société un modèle et une méthode. Débattre est un moyen utilisé pour ne pas se battre, dit la philosophie du débat. “Par le fait qu’elle invite à réfléchir, à produire des raisonnements, une pareille activité semble particulièrement nécessaire dans l’enceinte de l’Université et même dans les écoles” , plaide le juge Vilméus, ancien débatteur du club de Gros Morne. C’est même une urgence.

Darlie C. Paul, responsable financier de la CPE, est satisfaite de « l’accueil grandiose » fait à la première édition du tournoi par les étudiants et étudiantes. Le responsable logistique, Réginald Rapzy, croit de même qu’une telle activité était attendue, car « expérience à l’appui, les étudiants de la FDSE aiment les activités para-académiques(…)». Cela n’empêche pas que des membres de la dite cellule puissent déplorer que les responsables de la faculté ne les fournissent aucun support financier. Ce, en raison de la réduction du budget de l’entité, d’après ces responsables. Parallèlement la CPE admet qu’en leur accordant la légitimité qu’il faut, l’administration leur a facilité la tâche pour trouver des supports à l’extérieur.

P. Baby Kesner Jean Jacque

Étudiant à l’Université d’État d’Haïti

Email : bbabyhaiti@gmail.com

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